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Memoires d'Ilia Bondarenko : le chantier du Pavillon russe au Trocadero (chapitre 3)

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Resume : Troisieme volet des memoires inedites de l'architecte russe Ilia Bondarenko sur l'Exposition Universelle de 1900. Dans ce chapitre, il decrit le debut du chantier au Trocadero, la vie quotidienne des charpentiers russes a Paris, la cuisine traditionnelle russe au coeur de l'Exposition, et la fabuleuse collection de costumes de Natalia Shabelskaya.
Note editoriale : Ce texte est la troisieme partie des memoires de l'architecte Ilia Bondarenko, traduites pour la première fois du russe par Natalia Lagoguey. Ces memoires n'ont jamais ete editees auparavant. Les commentaires en italique ont ete ajoutes pour rendre le texte plus comprehensible pour un lecteur europeen. Retrouvez le chapitre 1 (les preparatifs a Moscou) et le chapitre 2 (les aventures a Paris).
Le Trocadero a Paris, lieu de construction du Pavillon d'artisanat russe lors de l'Exposition Universelle de 1900

Le debut du chantier au Trocadero

Bondarenko ouvre ce chapitre par le recit du demarrage des travaux au Trocadero, sur la rive droite de la Seine. Le materiel, pre-assemble a Moscou puis transporte par train et par bateau, est enfin arrive a destination.

« Les travaux de construction ont commence le jour meme de l'arrivee du materiel au Trocadero. Tous les jours on commencait de bonne heure, a 7 heures. »

Le chantier du Pavillon d'artisanat russe est l'un des plus spectaculaires de l'Exposition. Concu par le peintre Constantin Korovine, ce village russe en miniature devait offrir aux visiteurs parisiens un voyage au coeur de la Russie traditionnelle.

Ouvriers français contre ouvriers russes : deux mondes

Bondarenko, observateur attentif, dresse un portrait savoureux des differences entre les méthodes de travail françaises et russes. Ce témoignage est l'un des rares documents comparant les pratiques ouvrieres des deux pays a l'aube du XXe siecle.

Comparaison des habitudes de travail selon Bondarenko
Aspect Ouvriers français Ouvriers russes
Equipement Metre, crayon et papier dans les poches du pantalon veloute Hache traditionnelle, outils transmis de génération en génération
Organisation Chacun connait sa place, sa tache et son volume de travail Travail collectif sous la direction du desiatnik (chef d'equipe)
Debut de journee Travail immediat, repas au bistrot Lever a l'aube, the tranquille, pommes de terre et kacha
Repas Restaurants et bistrots pres de l'Exposition Cuisine sur place : shchi, kacha, pirojki, pain noir
Rythme Rapide et methodique (« vite et bien ») Rituel immuable, travail a leur propre cadence
Architecture traditionnelle en bois russe, technique de construction typique des charpentiers de Vladimir

La cuisine russe au coeur de Paris

L'un des passages les plus pittoresques des memoires concerne l'installation d'une cuisine traditionnelle russe sur le perimetre de la Section. Le prince Tenishev, commissaire russe de l'Exposition, avait fait construire un four russe et fait venir deux femmes (baba) directement de Russie.

« Les babas faisaient les pirojki et le pain noir a la farine de seigle, cuisinaient les shchi et kacha, au grand etonnement des ouvriers français qui avaient pour habitude de prendre leur petit dejeuner dans les restaurants et bistrots a proximite de l'Exposition. »

Le terme baba designe dans le contexte de l'époque une femme du milieu simple, employee aux travaux domestiques dans les maisons des familles aisees. Quant au kacha, il s'agit de cereales (ble, sarrasin, semoule ou orge) cuites a l'eau ou au lait — le plat du petit dejeuner traditionnel en Russie.

Bondarenko note avec amusement que Paris comptait déjà plus de 30 000 restaurants a cette époque, et que les ouvriers français ne comprenaient pas comment les Russes pouvaient dejeuner de shchi a la viande et de kacha des le matin, sans dessert et surtout sans « une demie de rouge » !

Pour en savoir plus sur la gastronomie russe traditionnelle, découvrez nos articles sur les bliny (crepes russes), les pelmeni et le koulitch. Voir aussi notre guide complet sur la gastronomie russe sur RussieVoyage.fr.

L'église en bois et la Section d'artisanat russe

La Section d'artisanat russe s'ouvrait sur un veritable joyau architectural : une petite église en poutres taillees a la hache, typique des églises du Nord de la Russie. Bondarenko la decrit avec precision :

« Les murs etaient couronnes par une tente haute couverte d'un bandeau en bois. Cette tente (chater, шатер) etait couverte de tuile en forme de fine ecaille en bois. L'entree a l'église s'effectuait par un petit escalier en bois montant sur une terrasse ouverte surelevee et soutenue par de petits poteaux. Les petites fenetres en mica donnaient une lumiere douce. »

Eglise en bois de l'ile de Kizhi, exemple d'architecture en bois du Nord russe similaire a celle construite au Trocadero en 1900

Architecture en bois de Kizhi (Carelie), similaire a l'église construite au Trocadero en 1900. Photo : Wikimedia Commons, CC BY-SA.

L'interieur de cette église etait rempli de pieces d'artisanat russe d'une richesse exceptionnelle :

  • Icones decorees de bois ajoure
  • Pieces de moulage en cuivre et objets en email russe
  • Broderies et tissus richement ornes sur les murs et le lutrin
  • Tapis de Vologda couvrant le plancher
  • Objets des maitres-artisans de la région de Vladimir

Un autre local, colle a l'église, reproduisait une piece de vie dans le style du terem (терем), habitat des seigneurs du XVIIe siecle. Au centre tronait une table ancienne en chene massif nappee d'un tissu richement brode.

La collection Natalia Shabelskaya : un tresor du costume russe

Costume folklorique russe ancien expose au musee, semblable aux pieces de la collection Shabelskaya montrees a l'Exposition de 1900

Le clou de cette reconstitution etait sans conteste la collection de Natalia Shabelskaya. Des mannequins representant une famille de seigneurs etaient assis autour de la table, vetus d'habits authentiques du XVIIe siecle provenant de cette fabuleuse collection.

« Il est a noter que cette collection de costumes traditionnels russes etait remarquable par sa richesse et un minutieux choix de détails authentiques. Certains passionnes d'habits traditionnels russes ont meme eu la chance d'etre admis dans la maison de Shabelskaya et voir une petite partie de ces tresors... »

Bondarenko termine ce chapitre en revelant que Natalia Shabelskaya a passe ses dernières annees de vie en France. Certaines pieces de sa collection sont aujourd'hui conservees au Metropolitan Museum de New York, temoignant de l'importance historique de cette collection pour la preservation du costume traditionnel russe.

La serie complete des memoires de Bondarenko

Ces memoires inedites se composent de quatre chapitres, chacun offrant un eclairage unique sur la participation russe a l'Exposition Universelle de 1900 :

Chapitre Theme Points forts
Chapitre 1 Les preparatifs a Moscou Techniques v lapou et v ougol, equipe de 5 charpentiers de Vladimir
Chapitre 2 Les aventures a Paris Arrivee a Paris, refus des lits français, banya du samedi, vodka et Celestine
Chapitre 3 (cet article) Le chantier au Trocadero Cuisine russe, ouvriers français vs russes, collection Shabelskaya
Chapitre 4 L'inauguration Foire russe, artisanats de Gorodets, Palekh, Khokhloma, inauguration officielle

Découvrez egalement notre article sur l'Exposition Universelle de 1900 et la Russie, ainsi que l'histoire du costume russe a travers les siecles.

Questions fréquentés

Que raconte le chapitre 3 des memoires de Bondarenko ?

Ce troisieme chapitre decrit le debut du chantier au Trocadero, la comparaison entre les méthodes de travail des ouvriers français et russes, la vie quotidienne des charpentiers (cuisine au four russe, shchi et kacha), la description de la Section d'artisanat russe avec son église en bois, et la fabuleuse collection de costumes de Natalia Shabelskaya.

Qui etait Natalia Shabelskaya ?

Natalia Shabelskaya etait une collectionneuse passionnee de costumes traditionnels russes au XIXe siecle. Sa collection, remarquable par sa richesse et l'authenticité de ses pieces, a ete présentée a l'Exposition Universelle de 1900. Elle a passe ses dernières annees en France. Certaines pieces sont aujourd'hui conservees au Metropolitan Museum de New York.

Comment les charpentiers russes mangeaient-ils a Paris ?

Le prince Tenishev avait fait construire un four russe sur place et fait venir deux babas de Russie qui preparaient pirojki, pain noir de seigle, shchi et kacha. Les ouvriers français etaient stupefaits de voir les Russes manger de la soupe a la viande des le petit dejeuner, sans dessert ni vin.

A quoi ressemblait la Section d'artisanat russe ?

Elle commencait par une petite église en poutres taillees a la hache, typique du Nord russe, avec une tente (chater) en ecailles de bois. Un terem (habitat seigneurial du XVIIe s.) presentait la collection Shabelskaya. L'ensemble abritait icones, cuivres, emaux, broderies et tapis de Vologda.

Quelles differences entre ouvriers français et russes ?

Les ouvriers français portaient metre, crayon et papier, connaissaient chacun leur tache et travaillaient « vite et bien ». Les Russes se levaient a l'aube, prenaient tranquillement leur the et leur kacha avant de commencer, et cuisinaient eux-memes sur place au lieu d'aller au restaurant comme les Français.