Temps de lecture : 8 min | Mis a jour le 28 fevrier 2026

Les charpentiers russes a l'Exposition Universelle de Paris en 1900

Resume : Extraits inedits des memoires de l'architecte Ilia Bondarenko, qui dirigea la construction du Pavillon d'artisanat russe au Trocadero. De Moscou a Paris, suivez l'incroyable voyage de charpentiers de Vladimir decouvrant l'Europe pour la première fois.

Le Trocadero a Paris, lieu de l'Exposition Universelle de 1900 ou fut installe le Pavillon d'artisanat russe
Le Trocadero a Paris, ou fut installe le Pavillon d'artisanat russe en 1900. Photo : Pixabay

Le contexte : un pavillon russe a Paris

Ce texte est un extrait des memoires de l'architecte russe Ilia Bondarenko (1870-1947), qui dirigea la construction du Pavillon de l'artisanat russe a l'Exposition Universelle de 1900 a Paris.

L'original de ces memoires se trouve dans les archives de la litterature et de l'art de l'Etat Russe. Ces memoires n'ont jamais ete edites, mais ils sont apparus sous cette forme sur le site de la région de la ville de Vladimir dont Bondarenko etait originaire.

La traduction française est l'oeuvre de Natalia Lagoguey, fondatrice de ce site.

La préparation a Moscou

Architecture en bois russe traditionnelle, exemple du savoir-faire des charpentiers de Vladimir
Architecture en bois russe traditionnelle. Photo : Pixabay

Bondarenko raconte :

« Il etait decide de construire le brouillon du Pavillon a Moscou, le demonter et ensuite l'envoyer par les rails a Petersbourg. La-bas il devait etre charge en bateau et envoye a Rouen par la mer.

Une fois arrivee en France il fallait le monter jusqu'a Paris par la Seine, vers Trocadero, ou nous avons reserve la place a notre Pavillon d'artisanat russe. »

L'entrepot du bois de M. Nazhivin, derriere Butyrskaya Zastava, servait d'atelier ou l'on preparait les cages des pavillons. Les artisans de Sergiev Posad, célèbre centre artisanal russe, sculptaient et ajouraient les détails en bois.

Pour la peinture decorative, l'equipe beneficiait du talent des peintres Natalia Davydova et Alexandr Golovin. Le projet architectural etait l'oeuvre du célèbre artiste Constantin Korovine, figure majeure de l'art russe de cette époque.

Les techniques de construction en bois

Les meilleurs charpentiers de Vladimir durent apprendre les techniques d'architecture de la Russie du Nord. La plupart des batiments ont ete faits pratiquement sans un seul clou.

Maison d'Oshevnev a Kizhi, exemple de construction en sroub v ougol, technique des charpentiers russes
Maison d'Oshevnev (famille de paysans aises) a Kizhi. Assemblage « v ougol ». Photo : Shabur
Comparatif des techniques de charpente russe
Technique Principe Avantage Inconvenient
V lapou (en patte) Les poutres s'emboitent sans se depasser aux angles Economie de bois, angles nets Moins resistant aux intemperies
V ougol (en angle) Les poutres se croisent et depassent dans l'angle Solidite superieure, meilleure protection Consommation de bois plus importante
Architecture en bois de Kizhi, Carelie - patrimoine UNESCO, sommet de l'art des charpentiers russes
L'ile de Kizhi (Carelie), UNESCO - sommet de l'art des charpentiers russes. Photo : Wikimedia Commons

Ces deux techniques ancestrales sont omnipresentes dans l'architecture traditionnelle russe en bois. On les retrouve aussi bien dans les isbas paysannes que dans les églises monumentales comme celles de l'ile de Kizhi, classee au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Le fait que les charpentiers de Vladimir, habitues a leurs techniques locales, aient du s'adapter aux méthodes du Nord de la Russie temoigne de la diversite des savoir-faire a travers l'immense territoire russe.

L'equipe de charpentiers

« Vers l'automne, la Section a ete preconstruite et partie demontee a Saint-Petersbourg. Nous avons commence a nous preparer. Il nous a fallu choisir 5 bons charpentiers et un « desiatnik ». Nous avons pris Dmitriy Vilkov de Vladimir meme comme desiatnik et son equipe. Et nous voila en route vers Paris. »

Le mot desiatnik (десятник) designe le chef d'equipe dans le systeme des artels russes. Le terme vient du chiffre 10 : cette personne touchait 10 % de l'ensemble des travaux, le reste etant reparti entre les ouvriers. Ce systeme d'artel, forme de cooperation ouvriere typiquement russe, assurait une solidarite et une discipline au sein du groupe.

« La difference de mode de vie, des moeurs, des habitudes et de la culture etait enorme entre la France et la Russie a la frontiere du XXe siecle. »

Le voyage vers Paris

Izba russe traditionnelle a Suzdal, region de Vladimir d'ou venaient les charpentiers
Izba traditionnelle a Suzdal, région de Vladimir. Photo : Wikimedia Commons

Les aventures commencerent des Varsovie. L'equipe (artel, артель) de charpentiers refusait de monter dans la caleche :

« Niet ! disaient les gars. On ira plutot a pied. On n'est pas des nobles pour monter dans les caleches. »

A la frontiere allemande, chacun s'emerveillait et s'inquietait a la fois :

« Aaaaa, c'est caaa, leur l'etranger ! Pourquoi ils mettent leur nez dans nos valises ? Dis donc, ils veulent tout voir !? »

Les douaniers regardaient ces voyageurs inhabituels en haussant les epaules. Jamais ils n'avaient vu de tels personnages traverser l'Europe.

Un habillement spectaculaire

Les charpentiers portaient de gros demi-manteaux en peau de mouton retournee, fourres a l'interieur, jaunes et orange, longueur mi-genoux. L'un d'eux chaussait des valenki mouchetes (bottes de feutre blanches brodees de rouge). Tous portaient de larges ceintures rouges nouees autour de la taille.

« Je leur ai dit encore a Moscou qu'aller a Paris avec leurs gros manteaux fourres n'etait pas necessaire, qu'il ne faisait pas froid a Paris. Mais a chaque fois je recevais leur reponse tetue : « Niet ! On est mieux comme ca, l'hiver va pas tarder a venir. » »

Ces barbus solides et impressionnants, avec leurs costumes traditionnels russes, essayaient de rester aussi discrets que possible — mission impossible avec une telle tenue traversant l'Europe de la Belle Époque.

La suite a Paris

Découvrez la suite de ces memoires fascinantes dans le deuxieme volet : Les aventures des charpentiers russes a Paris – la suite, ou Bondarenko raconte l'arrivee a Paris, la vie quotidienne des charpentiers, le banya du samedi, le Noel orthodoxe et les rencontres avec les ouvriers français.

Fiche recapitulative

Architecte en chargeIlia Evgrafovitch Bondarenko (1870-1947)
Concepteur du PavillonConstantin Korovine (peintre)
LieuTrocadero, Paris
ÉvénementExposition Universelle de 1900
Equipe5 charpentiers + 1 desiatnik (Dmitriy Vilkov)
OrigineRégion de Vladimir, Russie
TrajetMoscou → Saint-Petersbourg → Rouen (mer) → Paris (Seine)

Les techniques de charpenterie russe en bois (XVIIe-XXe siècle)

Comprendre l'aventure des charpentiers de Vladimir partis bâtir le Pavillon d'artisanat russe à Paris suppose de revenir sur un savoir-faire millénaire que la Russie du Nord a porté à un degré d'excellence rare en Europe. Du XVIIe au début du XXe siècle, la charpenterie russe en bois reposait sur trois piliers : des assemblages d'une précision géométrique remarquable, l'absence quasi totale de clous métalliques, et une connaissance intime des essences forestières du nord. Ces principes, transmis d'artel en artel, ont façonné autant les humbles isbas paysannes que les églises monumentales de Carélie, et ils restent aujourd'hui au cœur des chantiers de restauration patrimoniale toujours en cours en 2026.

Le vocabulaire technique de la charpenterie traditionnelle russe est foisonnant. L'assemblage le plus emblématique est l'assemblage à mi-bois, où deux pièces sont entaillées sur la moitié de leur épaisseur pour s'emboîter parfaitement, sans recouvrement extérieur. Pour les angles porteurs des bâtiments en rondins, les charpentiers privilégiaient la queue d'aronde — une entaille trapézoïdale qui rend l'assemblage autobloquant sous l'effet du tassement vertical des murs. Pour les pièces secondaires (escaliers, galeries, balustrades sculptées), la mortaise et tenon, héritée des menuisiers urbains, permettait de fixer perpendiculairement les éléments décoratifs. Cette grammaire constructive est restée stable pendant trois siècles parce qu'elle répondait à une contrainte physique implacable : le bois travaille, gonfle l'été, sèche l'hiver, et seules les liaisons mécaniques pures pouvaient absorber ces mouvements sans rompre.

L'absence de clous métalliques mérite qu'on s'y arrête. Le proverbe russe dit qu'une bonne isba se tient « sans un seul clou » — et ce n'est pas une figure de style. Le métal coûtait cher dans la Russie rurale, certes, mais l'argument économique ne suffit pas. Les charpentiers savaient qu'un clou ferreux, en milieu humide, finit par rouiller, dilater le bois autour de lui et créer un point de fragilité. La charpente « à sec » contourne le problème : tout repose sur la précision géométrique de l'entaille, sur le poids propre du bâtiment qui plaque les pièces les unes contre les autres, et sur quelques chevilles de bois dur (chêne, frêne) plantées dans des trous légèrement plus étroits qu'elles. À long terme, ce mode constructif vieillit mieux que toute structure mixte bois-métal, comme l'ont confirmé les diagnostics dendrochronologiques menés ces dernières années sur les églises de Kij et de Kondopoga.

Le choix des essences obéissait à une hiérarchie précise. Le mélèze de Sibérie, dense et naturellement imputrescible grâce à ses résines, était réservé aux pièces vitales : premiers rangs de rondins en contact avec le sol, charpente principale, fondations sur pieux. Le pin, plus tendre et plus accessible, formait le gros œuvre des isbas paysannes ordinaires : murs de rondins, planchers, cloisons. Le chêne, plus rare au nord, intervenait pour les éléments extérieurs très exposés (seuils, encadrements de portes, chevilles). Le bouleau et le tremble, jugés trop sensibles, étaient cantonnés aux usages décoratifs ou aux structures secondaires (étuves, granges). Cette typologie, héritée des chartes monastiques médiévales, reste enseignée à l'école de charpenterie traditionnelle de Petrozavodsk, qui forme une nouvelle génération de maîtres charpentiers depuis sa refondation post-soviétique.

L'outillage du charpentier russe traditionnel tenait dans une besace remarquablement compacte. La hache — topor en russe — n'était pas un outil parmi d'autres : elle était l'outil cardinal, capable selon son affûtage et l'angle de frappe d'abattre, d'équarrir, d'entailler, voire de raboter une planche entière. Un bon topor de charpentier pesait entre un kilo et un kilo et demi, avec un manche en bouleau courbe choisi pour la prise en main. Venaient ensuite la scie passe-partout à deux poignées pour les coupes longues, la herminette pour creuser les rondins en gouttière, le ciseau à bois pour les entailles fines, et le tarière manuel pour percer les trous de chevillage. Aucune mesure de précision : tout se faisait au cordeau enduit de suie, à l'équerre en bois et à l'œil exercé du maître. C'est précisément cette économie d'outils qui a rendu possible le voyage des cinq charpentiers de Vladimir jusqu'à Paris : leur atelier tenait dans une caisse.

L'isba traditionnelle russe se construit selon un assemblage horizontal de rondins appelé kij dans les régions du Nord (à ne pas confondre avec l'île carélienne du même nom). Les troncs, écorcés et séchés un à deux ans, sont posés alternativement tête-bêche pour compenser la conicité naturelle, puis assemblés aux quatre angles selon les techniques v lapou ou v ougol évoquées plus haut. Entre chaque rondin, un cordon de mousse forestière sèche assure l'étanchéité — un matériau qu'on remplace tous les vingt à trente ans lors des grandes restaurations. La toiture en bardeaux d'épicéa fendus à la main (les lemekh) couronne l'ensemble, donnant aux églises de Kizhi cette texture argentée si caractéristique sous la lumière du nord. Une isba bien construite, entretenue régulièrement, peut tenir trois cents ans : les plus anciennes encore habitées en Carélie remontent au début du XVIIIe siècle.

La dimension décorative n'est jamais accessoire. Le charpentier russe est aussi sculpteur : il taille les frontons triangulaires des isbas avec des motifs solaires hérités du paganisme slave, ajoure les corniches de dentelles géométriques que l'on appelle propil'naïa rezba, sculpte les encadrements de fenêtres (nalitchniki) selon des grammaires régionales reconnaissables au premier coup d'œil. Dans la région de Vladimir d'où venaient les charpentiers du Pavillon de Paris, les nalitchniki sont réputés pour leurs motifs floraux finement découpés à la scie sauteuse manuelle. Ces dentelles de bois remplissent une fonction symbolique de protection magique du foyer autant qu'esthétique. Aujourd'hui encore, les ateliers de restauration de Souzdal et de Vladimir reproduisent ces motifs à l'identique, en respectant les essences et les techniques du XIXe siècle.

La transmission contemporaine de ces savoirs s'organise autour de plusieurs pôles. Le site de Kizhi, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1990, abrite depuis trente-cinq ans une école pratique où s'effectue la restauration grandeur nature de l'église de la Transfiguration et de ses vingt-deux coupoles de bois — le plus grand chantier de charpenterie traditionnelle au monde, dont la phase finale est programmée pour 2026. À Petrozavodsk, l'université technique forme chaque année une promotion de charpentiers spécialisés en patrimoine bois. Le festival international d'architecture en bois de Kenozero, dont l'édition 2026 est prévue pour le mois d'août, rassemble chaque été des artisans venus de Russie, de Norvège, de Finlande et des pays baltes, pour partager les gestes et les outils. Plusieurs villages-musées du Nord russe — Malye Korely près d'Arkhangelsk, Vitoslavlitsy près de Novgorod — poursuivent en parallèle la restauration en cours en 2026 d'isbas et de chapelles déplacées pour les sauver de l'abandon. Cette continuité vivante explique pourquoi, plus d'un siècle après le voyage de Vilkov et de ses cinq compagnons, la charpenterie russe traditionnelle reste un art mondialement reconnu.

Questions fréquentés

Qui etait Ilia Bondarenko ?

Ilia Evgrafovitch Bondarenko (1870-1947) etait un architecte russe originaire de la région de Vladimir. Il fut charge de diriger la construction du Pavillon de l'artisanat russe a l'Exposition Universelle de Paris en 1900. Ses memoires, jamais publiées officiellement, constituent un témoignage unique sur cette aventure.

Qu'est-ce que la technique de construction « v lapou » ?

La technique v lapou (en patte) consiste a tailler manuellement les poutres a la hache de maniere a ce que les angles des murs soient nets, sans que les extremites ne depassent. C'est la méthode la plus economique en matiere première. Elle s'oppose a la technique v ougol ou les poutres se croisent et depassent aux angles, rendant la structure plus solide.

Ou se trouvait le Pavillon d'artisanat russe a Paris ?

Le Pavillon d'artisanat russe etait installe au Trocadero, sur la rive droite de la Seine, lors de l'Exposition Universelle de 1900. Concu par l'artiste Constantin Korovine, il a ete preconstruit a Moscou puis transporte par train et par bateau jusqu'a Paris.

Comment etaient habilles les charpentiers russes a Paris ?

Ils portaient de gros demi-manteaux en cuir de mouton retourne, fourres, jaunes et orange. Ils avaient de larges ceintures rouges et l'un d'eux portait des valenki mouchetes (bottes de feutre blanches brodees de rouge). Leur apparence spectaculaire etonnait les Europeens qu'ils croisaient.

Combien de charpentiers ont voyage a Paris en 1900 ?

L'equipe comptait 5 charpentiers et un desiatnik (chef d'equipe), Dmitriy Vilkov, originaire de Vladimir. Le desiatnik recevait 10 % de l'ensemble des travaux. Tous etaient des maitres charpentiers formes aux techniques traditionnelles du Nord de la Russie.