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Inauguration de l'Exposition Universelle de 1900 : memoires de Bondarenko (chapitre 4)

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Resume : Dernier volet des memoires inedites de l'architecte russe Ilia Bondarenko. Ce chapitre fait découvrir la foire russe reconstituee au Trocadero, les tresors de l'artisanat russe (Gorodets, Palekh, Khokhloma, Mezen, Fedoskino), l'inauguration officielle par le president Loubet le 15 avril 1900, et le destin inattendu du Pavillon rachete par Sarah Bernhardt.
Note editoriale : Ce texte est le quatrieme et dernier chapitre des memoires de l'architecte Ilia Bondarenko, traduites pour la première fois du russe par Natalia Lagoguey. Retrouvez le chapitre 1, le chapitre 2 et le chapitre 3.
Le Trocadero a Paris, site du Village russe et de la foire d'artisanat lors de l'Exposition Universelle de 1900

La foire russe au Trocadero : un voyage dans la Russie profonde

Bondarenko ouvre ce dernier chapitre par la description du « Village russe », une reconstitution spectaculaire de la vie russe traditionnelle en plein coeur de Paris.

« Le coin de Village russe commencait par la représentation de la foire russe a l'ancienne. Cette partie de la rue avec une galerie couverte etait coloree par les « marchandises » exposees sous les arcs des kiosques folkloriques. »

Sous les arcs, on trouvait un inventaire fascinant de la vie quotidienne russe : coffres de toutes les tailles et matieres (fer forge, fer-blanc, peints), kaftans (кафтан), kouchaks (кушак — longues et larges ceintures a nouer), moufles, rouets peints, boites, et une multitude d'objets en bois.

La foire se terminait par un kiosque avec des bretzels faits maison de Gorodets et Tver, modèles en forme de cavaliers, chevaux, coqs et « mam'selle russe ». Des guirlandes de baranki (баранки) et krendeli (крендели), patisseries traditionnelles en forme d'anneau, pendaient sous les arcs, ajoutant une touche de couleur et de gourmandise.

Objets artisanaux russes en ecorce de bouleau (beresta), artisanat typique presente a l'Exposition de 1900

Objets en ecorce de bouleau (beresta), artisanat typique du Nord russe présenté a l'Exposition. Photo : Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Les tresors de l'artisanat russe

La Section accumulait « toute la richesse de l'artisanat russe », de nombreux meubles en bois sculpte, tapisseries, tissus, ustensiles et objets de la vie quotidienne. Bondarenko précise que tous ces objets venaient des artisans du Nord et de la Russie Centrale, des monasteres de Troitse-Serguiev, des artisans de la Volga et de la Siberie lointaine.

Les artisanats russes présentés a l'Exposition de 1900
Artisanat Région d'origine Description
Peinture de Gorodets Volga (Nijni Novgorod) Peinture sur bois aux motifs floraux et scenes de genre, couleurs vives
Miniature de Palekh Région d'Ivanovo Miniature laquee peinte sur papier mache, heritiere de la tradition des icones
Peinture de Khokhloma Volga (Nijni Novgorod) Vaisselle en bois dore et laque, motifs de baies et feuillages rouges/noirs/or
Peinture de Mezen Nord (Arkhangelsk) Peinture archaique sur bois : chevaux et oiseaux stylises en rouge et noir
Miniature de Fedoskino Région de Moscou Miniature sur papier mache, scenes de la vie russe sur fond noir
Broderie de Gorodets Volga (Nijni Novgorod) Broderie au fil metallique, technique ancienne de decoration textile
Tissus d'Ivanovo Région d'Ivanovo Tissus fleuris des manufactures, le « Manchester russe »
Ecorce de bouleau Nord de la Russie Boites, paniers et objets utilitaires en beresta (ecorce de bouleau)

Bondarenko mentionne egalement une magnifique cheminee en majolique realisee par le maitre-artisan Vauline d'après les dessins de Mikhai Vroubel, grand peintre symboliste russe. Les journaux de l'époque ont qualifie la Section russe de « la plus artistique » de toute l'Exposition, malgre sa taille modeste comparee aux colosses du Champ de Mars.

Pour approfondir votre connaissance des artisanats russes, découvrez nos articles sur la broderie slave, les formes et couleurs de la broderie russe, et la première poupee russe (matriochka) qui fut présentée a cette meme exposition.

Matriochkas en bois peint, poupees russes typiques de l'artisanat presente a l'Exposition Universelle de 1900

Matriochkas en bois, artisanat typique de la Russie. La toute première matriochka fut présentée a l'Exposition de 1900.

Le 15 avril 1900 : l'inauguration officielle

Après des mois de travaux intenses, le jour tant attendu arrive enfin. Bondarenko decrit la cérémonie avec l'emotion d'un temoin privilegie :

« Enfin, le voila le 15 avril, le jour X d'ouverture officielle de l'Exposition. Le president Loubet avec Alfred Picard, le Commissaire de l'Exposition, accompagnes par le groupe des personnes de l'administration, a traverse le Champ de Mars a pied et a coupe le ruban qui etait tendu de la Tour Eiffel jusqu'a la Seine. »

Dans la Section russe, l'ambiance etait solennelle : un pope orthodoxe, des chantres, des medailles sur les fracs... L'après-midi, le president Loubet visita la Section russe et fut invite a découvrir le village russe. Bondarenko nota « une expression de sincere etonnement sur leurs visages, limite avec une curiosite d'enfant ».

Les charpentiers en habits de fête

Pour ce jour historique, les charpentiers russes avaient revetu leurs plus beaux atours :

« Nos charpentiers se sont faits beaux. Ils ont mis les chemisiers neufs en andrinople, les bottes lustrees, certains les laptis neufs. »

L'andrinople est un tissu de coton teint en rouge vif, très repandu dans la Russie rurale. Les laptis (лапти) sont les célèbres chaussures tressees en ecorce de bouleau, embleme du paysan russe. Bondarenko nous offre une scene touchante :

« Terentiy, un des charpentiers, installe sur un des bancs en terre, jouait de l'harmonica de bon coeur un motif populaire russe sans preter attention aux personnes qui etaient devant lui : « Sur le pre, sur le pre vert, le soleil brillait... » (« Во лузях, во зеленых лузях ») »

Costume traditionnel russe avec chemise brodee et bottes, semblable aux habits de fete des charpentiers a Paris en 1900

Le destin du Pavillon : Sarah Bernhardt

L'epilogue de cette aventure est inattendu. A la fermeture de l'Exposition, tous les pavillons russes furent vendus. Le plus prestigieux d'entre eux connut un destin romanesque :

« Le Pavillon Central de la Section a ete achete par Sarah Bernhardt pour sa villa pas loin de Paris. Et notre desiatnik Vilkov le transportait et l'a monte sur place. »

Sarah Bernhardt (1844-1923), la plus grande actrice française de son époque, surnommee « la Voix d'or », fut seduite par l'architecture en bois du pavillon russe au point de l'acheter pour l'installer dans sa propriété. C'est le fidele desiatnik Vilkov, chef des charpentiers de Vladimir, qui se chargea du demontage et du remontage — boucalnt ainsi le cycle complet de cette aventure extraordinaire.

La serie complete des memoires de Bondarenko

Chapitre Theme
Chapitre 1 Les preparatifs a Moscou : techniques v lapou et v ougol, equipe de charpentiers
Chapitre 2 Les aventures a Paris : arrivee, banya du samedi, vodka et Celestine
Chapitre 3 Le chantier au Trocadero : cuisine russe, ouvriers, collection Shabelskaya
Chapitre 4 (cet article) La foire russe, les artisanats, l'inauguration officielle, Sarah Bernhardt

L'Exposition universelle de Paris 1900 et le pavillon russe

Pour saisir pleinement la portée du témoignage de Bondarenko, il faut replacer le chantier du Trocadéro dans le contexte plus vaste de l'Exposition universelle de Paris 1900, célèbre manifestation qui s'est tenue du 14 avril au 12 novembre 1900 et qui a accueilli plus de cinquante millions de visiteurs en sept mois. Conçue comme un bilan du XIXᵉ siècle finissant et comme une vitrine des promesses du XXᵉ siècle naissant, cette Exposition fut la plus vaste jamais organisée à cette date : 112 hectares aménagés entre le Champ-de-Mars, l'esplanade des Invalides, le Trocadéro et les bords de la Seine, ponctués par la naissance du Grand Palais, du Petit Palais, du pont Alexandre III et de la première ligne du métropolitain parisien. Pour les puissances européennes, c'était une scène diplomatique autant qu'industrielle : chaque pavillon devenait l'expression d'une identité nationale projetée sur la capitale française, et la délégation russe, par son ampleur, son raffinement et sa diversité, s'imposa très vite comme l'une des plus marquantes du parcours.

L'enjeu diplomatique de la présence russe à Paris était considérable. Depuis la signature de l'Alliance franco-russe de 1894, scellée par les voyages réciproques d'Alexandre III, de Nicolas II et du président Félix Faure, la République française et l'Empire des tsars cherchaient à concrétiser leur entente par des gestes publics éclatants. Le pont Alexandre III, inauguré pour l'occasion, en demeure l'incarnation architecturale la plus connue, mais l'ensemble de la Section russe constituait, de fait, un véritable manifeste de cette entente cordiale entre Saint-Pétersbourg et Paris. Présenter au public parisien les costumes brodés des paysannes de Riazan, les laques de Palekh, les céramiques de Vroubel ou les charpentes de Vladimir, c'était démontrer qu'au-delà du gigantisme militaire et industriel, la Russie disposait d'un patrimoine artistique singulier, capable de soutenir la comparaison avec les écoles européennes les plus établies. Le regard contemporain 2026 sur cet épisode souligne combien cette Exposition a structuré la perception française de la Russie pour les décennies suivantes.

L'organisation architecturale du Pavillon russe sur le coteau du Trocadéro fut confiée à plusieurs créateurs réunis sous la houlette du commissaire général de la Section, le prince Viatcheslav Tenicheff. L'architecte impérial Robert-Friedrich Meltzer, formé à l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, dessina la silhouette d'ensemble selon une esthétique néo-russe revendiquée : volumes asymétriques inspirés des isbas du Nord, toitures à bâtière surmontées de bulbes, polychromie vive empruntée aux églises de Iaroslavl et de Souzdal, vérandas sculptées et frises peintes évoquant la vannerie paysanne. Le visiteur parisien, habitué aux pastiches néo-classiques des autres délégations, se trouvait soudain plongé dans un univers d'épopée slave, où le bois remplaçait la pierre et où la couleur supplantait la grandiloquence académique. Cette mise en scène, profondément différente des codes de la Belle Époque, suscita immédiatement la curiosité des chroniqueurs, qui multiplièrent les pleines pages illustrées dans L'Illustration, Le Monde illustré et La Vie parisienne.

Au cœur du dispositif, le pavillon des artisanats nationaux constitua sans doute la révélation la plus durable de la Section russe. Il était le fruit du mécénat éclairé de la princesse Maria Tenicheva, épouse du commissaire général et figure majeure du renouveau artistique russe de la fin du XIXᵉ siècle. Depuis son domaine de Talachkino, près de Smolensk, elle avait fondé un atelier expérimental où peintres, ébénistes, brodeuses et émailleurs travaillaient à réinventer les arts populaires : Sergueï Maliutine y dessinait des meubles inspirés des contes, Mikhaïl Vroubel y réalisait ses majoliques flamboyantes, Nicolas Roerich y préparait ses premières fresques. À Paris, cet atelier exposa des kovsh sculptés, des balalaïkas peintes, des broderies au point de croix et des coffrets cloisonnés qui révélèrent au public occidental une modernité enracinée dans la tradition. Le mécénat de la princesse Tenicheva fut salué jusque dans la presse francophone, qui voyait dans son œuvre une réponse spirituelle au formalisme académique européen.

L'exposition de costumes traditionnels constitua une autre des grandes attractions du pavillon. Les organisateurs avaient rassemblé, parfois au prix d'expéditions ethnographiques de plusieurs mois, des centaines de pièces représentatives des différentes provinces de l'Empire : sarafanes de soie brodés d'or de la région de Nijni Novgorod, kokochniks rehaussés de perles de rivière du gouvernement de Vologda, vychivankas de lin blanc des paysannes ukrainiennes, panevas tissées au métier des steppes du Sud, douchegreïkas matelassées des hivers septentrionaux. Présentées sur des mannequins grandeur nature dans des vitrines vitrées éclairées au gaz, ces tenues offraient au visiteur parisien un panorama vivant des cultures vestimentaires russes, ukrainiennes, baltes et caucasiennes. L'effet fut saisissant : journalistes et collectionneurs notèrent la richesse chromatique des étoffes, la finesse des fils métalliques et la diversité des coiffes, qu'ils opposèrent au caractère plus uniforme de la mode bourgeoise occidentale. Pour beaucoup, cette confrontation visuelle constitua leur premier contact concret avec les arts textiles slaves.

La réception critique de la Section russe fut, dans l'ensemble, élogieuse. Les critiques d'art français, de Léonce Bénédite au comte Robert de Montesquiou, soulignèrent la cohérence du parti pris, l'originalité des artisanats et la qualité des œuvres présentées. Un jury international décerna plusieurs centaines de médailles aux exposants russes, des grands prix attribués aux manufactures impériales de porcelaine et de cristal jusqu'aux médailles d'or remises aux peintres de l'école de Talachkino. Du côté russe, la presse de Saint-Pétersbourg et de Moscou — la Novoïe Vremia, le Mir Iskousstva dirigé par Sergueï Diaghilev — analysa longuement l'effet produit à Paris et y vit la confirmation que le mouvement néo-russe pouvait prétendre à un statut international. Ce double succès, parisien et moscovite, fit de l'Exposition de 1900 un moment charnière dans la conscience culturelle de la fin de l'époque impériale et un référent qui inspirera plus tard les Ballets russes de Diaghilev à partir de 1909.

L'héritage de l'Exposition universelle de 1900 dépassa largement la durée des sept mois d'ouverture. Une partie des objets présentés rejoignit, après la clôture, les collections du musée des Arts décoratifs de Paris, du Trocadéro ethnographique puis du musée de l'Homme, où certains kokochniks et sarafanes sont aujourd'hui encore conservés. D'autres pièces revinrent en Russie pour intégrer les fonds du musée russe de Saint-Pétersbourg, alors récemment fondé par Nicolas II, ou ceux du musée Tenicheva à Smolensk. L'esthétique néo-russe découverte à Paris influença en retour l'Art nouveau européen, en particulier dans la version française de l'École de Nancy, où Émile Gallé et Louis Majorelle empruntèrent à la palette slave certaines de leurs combinaisons chromatiques les plus audacieuses. Cette circulation des formes, des objets et des idées constitua l'un des effets les plus durables de la rencontre franco-russe de 1900.

À l'occasion de l'anniversaire 2026 de cet événement majeur, plusieurs institutions françaises et russes ont entrepris de redécouvrir le fonds patrimonial issu de l'Exposition. Des expositions actuelles 2026, présentées notamment au musée d'Orsay, à la Cité de l'architecture du Trocadéro et au musée russe de Saint-Pétersbourg, mettent à l'honneur les dessins originaux de Meltzer, les carnets de la princesse Tenicheva, les photographies stéréoscopiques du pavillon et les costumes brodés exposés en 1900. Cette commémoration permet de mesurer combien le geste éditorial accompli par Bondarenko, en couchant sur le papier ses souvenirs d'architecte, conserve aujourd'hui sa valeur de témoignage : sans ces récits de première main, l'historiographie aurait perdu la dimension humaine et artisanale de cette aventure. Pour prolonger la lecture, on consultera notre dossier consacré à l'Exposition universelle de 1900 et la Russie ainsi que notre étude sur le costume russe dans la peinture, qui éclaire la manière dont les artistes ont fixé pour la postérité les silhouettes brodées découvertes au Trocadéro.

Questions fréquentés

Quand a eu lieu l'inauguration de l'Exposition Universelle de 1900 ?

Le 15 avril 1900. Le president Emile Loubet et le commissaire Alfred Picard ont traverse le Champ de Mars a pied et coupe le ruban tendu de la Tour Eiffel a la Seine. L'après-midi, Loubet a visite la Section russe.

Quels artisanats russes etaient présentés ?

Peinture sur bois de Gorodets, miniatures laquees de Palekh et Fedoskino, peinture de Khokhloma et Mezen, objets en ecorce de bouleau, broderie au fil metallique, tissus d'Ivanovo, coffres, meubles sculptes et jouets en bois et argile.

Qu'est devenu le Pavillon russe après l'Exposition ?

Tous les pavillons furent achetes. Le Pavillon Central fut acquis par Sarah Bernhardt pour sa villa pres de Paris. Le desiatnik Vilkov le demonta et le remonta sur place.

A quoi ressemblait la foire russe au Trocadero ?

Une galerie couverte avec des kiosques folkloriques presentant coffres, kaftans, kouchaks, moufles, rouets peints, objets en bois. Des guirlandes de baranki et krendeli (patisseries) pendaient sous les arcs. Des bretzels de Gorodets et Tver en forme de cavaliers et chevaux completaient le decor.

Comment les charpentiers se sont-ils habilles pour l'inauguration ?

Chemisiers neufs en andrinople (coton rouge), bottes lustrees, et pour certains des laptis neufs (chaussures en ecorce de bouleau). Terentiy jouait de l'harmonica, interpretant « Sur le pre, sur le pre vert » (Во лузях, во зеленых лузях).