Temps de lecture : 9 min | Mis a jour le 28 fevrier 2026
Les aventures des charpentiers russes a Paris : banya, Noel orthodoxe et choc culturel
Resume : Suite des memoires d'Ilia Bondarenko. Decouvrez la vie quotidienne des charpentiers de Vladimir a Paris : leur refus des lits francais, le banya du samedi, l'admiration des ouvriers francais et un Noel orthodoxe inoubliable au Trocadero.
L'arrivee a Paris
Bondarenko poursuit le recit de cette aventure extraordinaire, ou des paysans russes de Vladimir decouvrent la capitale francaise a l'aube du XXe siecle.
« Paris, le voila. Il fallait amener nos ouvriers dans un appartement, le lieu de leur logement. Les cochers etaient de la societe « Urbain », du deuxieme rang mais les caleches etaient en bon etat et les chevaux etaient propres. Nos charpentiers faisaient la tete en y montant. »
On etait vite arrive a une petite rue a cote du Trocadero ou se trouvait l'appartement. Un agent immobilier russe y attendait le groupe.
Le refus des lits francais
L'appartement etait un T3 avec des lits decores dans des alcoves en cretonne. Mais le lendemain matin, Bondarenko decouvrit que ses ouvriers avaient dedaigne ce confort :
« Tous ces gars se sont regroupes dans une des pieces et ils ont passe le reste de la nuit allonges sur leurs manteaux fourres jetes par terre. »
Deux jours plus tard, ils furent loges dans une baraque de l'Exposition construite expres pour eux. La, ils se sont sentis tout de suite a l'aise.
Le chantier au Trocadero
Aussitot apres l'installation, un telegramme du Havre annoncait l'arrivee du bateau russe. La barque monta la Seine et le Pavillon d'artisanat russe fut decharge pres du Trocadero. Les travaux d'assemblage commencerent immediatement.
« Les ouvriers francais montant les Pavillons voisins de la Chine et du Maroc venaient souvent admirer le travail de nos charpentiers. Pour les charpentiers francais dont une bonne partie du travail etait mecanise, ces methodes etaient inimaginables. Ils ne revenaient pas pourquoi il fallait tailler le bout de la poutre a la hache, si le plus simple et rapide etait de le scier. »
Le Commissariat parisien nomma l'architecte Lucien Leblanc inspecteur des travaux. Ce monsieur tres gentil et soigne n'arrivait pas a comprendre les techniques russes. Il qualifiait cette methode d'architecture « inconnue et prehistorique ».
| Aspect | Charpentiers russes | Charpentiers francais |
|---|---|---|
| Outils | Hache, mains | Scie mecanique, outils modernes |
| Technique | Taille manuelle « v lapou » / « v ougol » | Sciage mecanise |
| Assemblage | Sans clous, emboitement | Clous et fixations metalliques |
| Tradition | Ancestrale, transmise oralement | Formation technique moderne |
Le banya du samedi
« Tous les samedis nos ouvriers allaient aux bains (banya, баня) ou ils etaient obliges de se laver dans les baignoires et grognaient qu'il manquait de la vapeur et sans la bonne vapeur cela ne servait a rien. »
Aller au banya le samedi est une tradition tres ancienne qui a perdure meme a l'epoque sovietique. C'est une veritable ceremonie qui s'apparente aux thermes romains ou aux hammams.
Le rituel du banya russe
- La vapeur est l'element essentiel. La temperature peut monter jusqu'a 60 °C et plus
- Les venik (faisceaux de branches de bouleau seches ou fraiches) sont trempes dans l'eau avant utilisation
- On se tapote avec les venik pour degager les pores et ameliorer la circulation sanguine
- La vapeur est aromatisee aux essences de differentes herbes medicinales
- Apres la seance, les participants courent dans la neige en hiver ou se jettent dans la riviere en ete
Les dimanches, les charpentiers allaient a l'eglise russe de Paris. Malgre le jour de repos, ils revenaient sur le chantier regarder le Pavillon et « ranger par ci par la », incapables de rester loin de leur ouvrage.
Noel orthodoxe a Paris
Le jour du Noel orthodoxe (celebre le 7 janvier selon le calendrier julien), apres la messe de fete, tous les charpentiers se presenterent devant la porte de Bondarenko :
« Le concierge s'est precipite de sa loge et regardait bouche bee comment les grosses fourrures oranges et les valenki montaient l'escalier couvert de tapis.
« Pardon, Monsieur Ilia Evgrafovitch. C'est une grande fete aujourd'hui. On est venu saluer le Christ, si vous permettez. » »
L'equipe entra solennellement dans le salon. Apres avoir cherche vainement l'icone des yeux, les charpentiers firent une grimace mecontente mais entonnerent quand meme de tout coeur : « Ta naissance, O Christ Notre Dieu, a fait resplendir dans le monde... »
La « chorale » s'appliqua tellement en chantant fort que les voisins sortirent sur le palier pour ecouter ce chant exotique. Cette scene extraordinaire — des charpentiers en fourrures chantant des cantiques de Noel orthodoxe dans un salon parisien — resume a elle seule le formidable choc culturel de cette aventure.
Le the, la vodka et Celestine
Avant le the, les charpentiers prirent leur « petit verre » (лафитник) de vodka, soit 150 a 200 ml — une quantite que les Francais jugeraient genereuse pour un « petit » verre !
« La vodka venait de la Section du monopole d'Etat. « La notre, de chez nous », disaient-ils tendrement, en prenant comme zakouski le fromage et les biscuits servis par Celestine. »
La servante francaise Celestine observait avec inquietude les enormes valenki mouchetes sur le tapis d'Aubusson du salon. Elle eut neanmoins la delicatesse d'apporter de petits bouquets de violettes devant chaque invite.
« – Niet, – a dit Vilkov, – nous ne mangeons pas ceci. »
Pour se rendre beaux a l'occasion de cette grande fete, les charpentiers avaient glace leurs cheveux avec de l'huile de Provence. Assis sur les bords des fauteuils en cuir, rouges de chaleur a cause de leurs manteaux gardes sur les epaules et de la bonne vodka, ils offraient un spectacle inoubliable.
« Son « au revoir » etait quand meme souriant. « Adieu », lui a repondu Vilkov. »
Lexique russe du recit
| Artel (артель) | Equipe cooperative d'artisans russes |
| Desiatnik (десятник) | Chef d'equipe (recevait 10 % des travaux) |
| Banya (баня) | Bain de vapeur traditionnel russe |
| Venik (веник) | Faisceau de branches de bouleau pour le banya |
| Lafitnik (лафитник) | Petit verre a vodka (150-200 ml) |
| Zakouski (закуски) | Amuse-bouches accompagnant la vodka |
| Valenki (валенки) | Bottes de feutre traditionnelles russes |
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Questions frequentes
Qu'est-ce que le banya russe ?
Le banya est le bain de vapeur traditionnel russe, comparable aux thermes romains ou aux hammams. La cle de sa reussite est une bonne vapeur (la temperature peut depasser 60 °C). Les participants utilisent des venik (faisceaux de branches de bouleau) pour se tapoter, ameliorant la circulation sanguine. Apres la seance, ils courent dans la neige en hiver ou se jettent dans la riviere en ete.
Pourquoi les charpentiers refusaient-ils les lits parisiens ?
Les charpentiers, habitues a une vie rustique dans leurs villages de Vladimir, ont refuse les lits decores de l'appartement parisien. Ils se sont regroupes dans une seule piece et ont dormi sur leurs manteaux fourres jetes par terre, comme ils le faisaient chez eux. Ce n'est qu'une fois loges dans une baraque de chantier qu'ils se sont sentis a l'aise.
Comment se deroulait le Noel orthodoxe des charpentiers a Paris ?
Apres la messe de fete, les charpentiers se presentaient chez Bondarenko pour « saluer le Christ ». Ils chantaient des cantiques de Noel, buvaient de la vodka (un « petit verre » de 150-200 ml) et prenaient le the, gardant leurs manteaux fourres et leurs valenki. Les voisins sortaient sur le palier, fascines par ce chant exotique.
Que pensaient les ouvriers francais du travail des charpentiers russes ?
Les ouvriers francais, dont le travail etait en grande partie mecanise, admiraient les techniques russes mais ne comprenaient pas pourquoi tailler les poutres a la hache au lieu de les scier. L'architecte inspecteur Lucien Leblanc qualifiait cette methode d'architecture « inconnue et prehistorique ».
Qu'est-ce qu'un lafitnik ?
Le lafitnik (лафитник) est un petit verre a vodka traditionnel russe de 150 a 200 ml. Son nom viendrait du chateau Lafite-Rothschild. Il est indissociable du rituel du toast russe, toujours accompagne de zakouski (amuse-bouches) comme du fromage, des biscuits ou des cornichons.