La tunique russe paienne : vetement sacre des anciens Slaves

Par Natalia Lagoguey | | Temps de lecture : 12 minutes
En bref : Avant la christianisation de la Russie au Xe siecle et pendant les trois siecles qui suivirent, les Slaves portaient un chemisier dont la fabrication etait un veritable rituel magique. Chaque couture, chaque broderie, chaque ouverture du vetement obeissait a des regles de protection contre les forces du mal. Cet article plonge dans l'univers fascinant de ce vetement sacre dont les motifs ont survecu plus de mille ans.
Broderie protectrice russe du XIXe siecle - motifs geometriques sur tunique

Origines : le chemisier paien des Slaves

Si vous avez lu l'article sur le prince Vladimir et la christianisation de la Russie, vous savez que le bapteme du peuple russe commence au Xe siecle. Mais ce processus fut extremement long : il fallut plus de trois siecles pour que le christianisme s'impose dans toutes les couches de la societe slave.

Pendant cette periode de transition (du Xe au XIIIe siecle environ), les chemisiers de type paien restent le vetement dominant. Leur nom russe — roubakha (рубаха) — vient de l'ancien mot roub (руб), qui signifie simplement « morceau de tissu ».

Et c'est exactement cela qu'etait la tunique paienne : un morceau de tissu plie en deux, avec un trou au centre pour passer la tete. Cette technique de confection herite des premiers tailleurs de l'humanite, qui cousaient les peaux avec des aiguilles en os il y a des dizaines de milliers d'annees. Mais derriere cette simplicite apparente se cache un univers de croyances et de rituels complexes.

Construction : un morceau de tissu, un trou

Le patron du chemisier paien est d'une simplicite desarmante :

Patron de base : un rectangle de tissu plie en deux au centre, avec une ouverture pour la tete et des manches ajoutees sur les cotes.

Les klinia (godets lateraux) etaient ajoutes pour donner de l'ampleur au vetement.

Cette forme rectangulaire n'etait pas un hasard. Elle permettait de n'avoir aucune chute de tissu — une qualite precieuse quand chaque metre de toile representait des heures de filage et de tissage a la main.

Differences entre tunique d'homme et de femme

Femme en costume traditionnel russe brode avec coiffe
Caractéristique Tunique d'homme Tunique de femme
Longueur Jusqu'aux genoux Jusqu'au sol
Ceinture En cuir, formant une poche Tissee, decorative et protectrice
Manches Longueur normale Tres longues, repliees par des bracelets
Detail pratique Poche pour chapka et pain 10-12 bracelets sur les manches

La ceinture etait obligatoire pour tous. Chez les hommes, une fois le chemisier ceinture, il se formait une sorte de poche tout autour de la taille. Les hommes y glissaient leur chapka ou un morceau de pain — un systeme de rangement aussi simple qu'efficace.

Chez les femmes, les manches etaient si longues qu'elles necessitaient 10 a 12 bracelets pour les maintenir repliees au quotidien. Pour les fetes et les rites paiens, les manches se depliaient et la femme passait ses mains dans de petites ouvertures situees au milieu des manches.

Les tissus : du chanvre a la soie de Byzance

Les Slaves fabriquaient la plupart de leurs tissus eux-memes :

  • Toile de jute : la plus grossiere, pour le travail quotidien
  • Chanvre : repandu a partir du XIe siecle
  • Lin : plus fin, pour les occasions
  • Laine : pour les jupes et vetements chauds, teinte en rouge, vert, jaune ou laissee naturelle

Les tissus de ces tuniques de base etaient de couleur naturelle (ecru, blanc) ou blanchis au soleil. Mais pour la laine des jupes, les couleurs variaient : nuances naturelles (blanc, marron, noir) ou teintes vives (rouge, vert, jaune), parfois avec de grands carreaux et des rayures.

Tous les tissus precieux — laine fine, soie, brocart, velours, tissage de fils d'or et d'argent — venaient de Byzance, de la ville de Chersonese, d'Asie Centrale et d'Orient. Seuls les princes et les boyards pouvaient se les offrir.
Femme russe portant une tunique brodee traditionnelle

La fabrication : un rituel presque magique

Pour les anciens Slaves, fabriquer un chemisier n'etait pas un simple acte artisanal. C'etait un veritable rituel sacre, accompagne de rites et d'adjurations. Car ce vetement n'etait pas cense seulement rechauffer le corps : il devait surtout proteger l'ame de son porteur contre les forces du mal.

Les croyances paiennes imposaient que chaque trou du vetement — chaque ouverture par laquelle les mauvais esprits auraient pu s'infiltrer — soit protege par :

  • Un symbole brode specifique (motif solaire, geometrique ou animal)
  • Une couleur protectrice (le rouge en premier lieu)
  • Un cercle forme par la broderie elle-meme

Meme les endroits ou les differentes pieces du chemisier etaient cousues ensemble devaient etre decores et proteges. Ces coutures etaient considerees comme des ouvertures potentielles pour les forces du mal.

Le col : centre de la protection magique

La fabrication et la finition du col etaient la partie la plus importante du rituel. L'ouverture du col se situait devant, ou parfois sur le cote droit chez les hommes — une tradition qui donnera naissance, des siecles plus tard, a la kosovorotka (« col de travers »).

La broderie couvrait tout le tour du col et continuait le long de l'ouverture en formant un cercle parfait. Car le cercle etait, pour les Slaves paiens, la forme ideale de protection contre toute menace surnaturelle.

Ce principe du cercle protecteur se retrouvait partout :

Ceintures
Cercle autour de la taille
Colliers
Cercle autour du cou
Bracelets
Cercle aux poignets

A force de charger le col de decorations protectrices, une nouvelle piece de costume est nee : le collier d'epaules (opleche / оплечье), couvrant les epaules et formant — bien evidemment — un cercle parfait.

Les broderies protectrices : un langage sacre

Broderie russe traditionnelle avec motifs geometriques protecteurs

Le choix des symboles a broder n'etait jamais un hasard. Chaque motif portait un sens precis et une fonction protectrice specifique :

Symbole Signification Emplacement
Le soleil Protection supreme, cycle de vie Col, epaules, poitrine
Formes geometriques Bouclier, barriere contre le mal Toutes les ouvertures
Motifs floraux Fertilite, lien avec la nature Ourlet, manches
Animaux et oiseaux Selon le sens desire (force, liberte...) Poitrine, epaules

La broderie protectrice couvrait systematiquement le bas du chemisier (podol), le bas des manches, le col et les coutures d'assemblage. Pour approfondir ce sujet fascinant, lisez nos articles sur les formes et couleurs de la broderie russe et sur l'art d'apprendre la broderie slave.

Pourquoi ces motifs ont survecu au christianisme

Femme russe en costume traditionnel brode avec motifs anciens

Vous vous demandez peut-etre pourquoi, meme au XIXe siecle, les chemisiers paysans portent encore des broderies paiennes alors que la Russie est chretienne depuis mille ans ?

La reponse est simple : les paysans, les agriculteurs, avaient une vie qui dependait entierement de la recolte. Et la recolte dependait de la nature.

Ils demandaient donc a la nature de proteger leur ble tout en allant a l'eglise et en adressant les memes prieres a Dieu. Les deux systemes de croyances coexistaient harmonieusement depuis des siecles. Ce phenomene, que les historiens appellent la double foi (dvoeverie), est l'une des particularites les plus fascinantes de la culture russe.

C'est pourquoi, en visitant les musees d'ethnographie en Russie, on trouve des chemisiers paysans du XIXe et meme du debut du XXe siecle encore ornes de symboles solaires, de losanges de fertilite et d'oiseaux magiques — exactement les memes motifs que portaient leurs ancetres paiens mille ans plus tot.

Pour comprendre l'evolution complete du costume russe a travers les siecles, depuis ces tuniques paiennes jusqu'aux sarafanes du XIXe siecle, consultez notre article principal sur l'histoire du costume russe. Et pour decouvrir le vetement qui succeda a la tunique paienne, lisez notre article sur la kosovorotka.

Questions frequentes sur la tunique paienne

Qu'est-ce qu'une tunique russe paienne ?

La tunique paienne russe (roubakha) est le vetement de base des anciens Slaves, porte du Xe au XIIIe siecle. Fabriquee a partir d'un morceau de tissu plie en deux avec un trou pour la tete, elle etait ornee de broderies protectrices aux ouvertures (col, manches, ourlet) pour repousser les forces du mal.

Pourquoi les broderies etaient-elles si importantes ?

Les anciens Slaves croyaient que chaque ouverture du vetement etait une porte pour les forces du mal. Les broderies formaient des cercles de protection autour de ces ouvertures. Le cercle etait considere comme la forme ideale de defense magique.

Avec quels tissus les Slaves fabriquaient-ils leurs tuniques ?

Les tissus de base etaient faits maison : toile de jute, chanvre, laine et lin. Les couleurs etaient naturelles ou teintes. Les tissus precieux (soie, brocart, velours, fils d'or) etaient importes de Byzance, de Chersonese et d'Asie Centrale, et reserves aux princes et boyards.

Quelle difference entre tunique d'homme et de femme ?

La tunique d'homme descendait aux genoux avec une ceinture en cuir formant une poche pour la chapka. La tunique de femme touchait le sol avec une ceinture tissee. Les femmes portaient 10 a 12 bracelets sur les manches pour les maintenir repliees.

Pourquoi les motifs paiens ont-ils survecu au christianisme ?

Les paysans russes dependaient de la nature pour leurs recoltes. Ils continuaient a broder des symboles solaires et terrestres sur leurs vetements tout en allant a l'eglise. Ce phenomene de double foi (dvoeverie) a permis aux motifs paiens de survivre jusqu'au XXe siecle.