Qui es-tu ? Enquete sur un costume slave du XIXe siecle retrouve en France
Par Natalia Lagoguey | Mis a jour le 1er mars 2026 | Temps de lecture : 9 min
La rencontre avec le mystere
Ce jour-la, c'est un rendez-vous pas comme les autres qui m'attendait. Une rencontre-mystere avec des habits d'epoque — mais de quelle epoque ? Et surtout, d'ou venaient-ils ?
Je remercie leur proprietaire, Marina, de m'avoir permis de les observer, de les toucher, et de me retrouver si pres de l'histoire du costume slave et de celle de mon pays.
Devant moi, un tas de vetements anciens, au premier vue de la fin du XIXe ou du debut du XXe siecle. Je savoure le plaisir de ce qui m'attend en etudiant de pres toutes ces pieces dignes d'un musee.
Il est important de noter qu'on ignore completement les origines de ces habits — et c'est precisement ce qui rend cette enquete excitante.
« Qui es-tu ? », me chuchotait ma voix interieure. Mon sens du reel lui repondait : « Decris exactement ce que tu vois. »
Premier examen : le tissu et les coutures
Je vois deux chemisiers slaves (рубаха). Les deux du meme modele, a un detail pres, et en tres bon etat. Faits exactement comme ceux decrits dans les livres sur les habits du XIXe siecle :
- Le haut (partie apparente et brodee) avec du tissu plus fin
- Le bas (cache sous la jupe ou le sarafane) avec du tissu plus rigide
Cette construction en deux parties distinctes est typique du chemisier slave traditionnel — la partie basse, rarement decoree, se faisait remplacer une fois usee sans regret.
Ensuite, les tissus sont faits main. C'est pour cela que les chemisiers portent trois coupons devant et trois derriere. En effet, la largeur du tissu maison ne depassait jamais 33 a 40 cm.
Les coutures sont faites main aussi — et ca, c'est impressionnant. La finition, la regularite des points, la precision des minuscules plis autour du col et des poignets temoignent d'un savoir-faire exceptionnel.
Deuxieme indice : la broderie parle
Tout cela ne m'approche pas encore de la reponse. D'ou vient cette merveille d'histoire et de savoir-faire ? J'appelle ma logique au secours.
« Ah, bon sang ! Fais parler la broderie ! » Et la broderie m'a repondu : « Je suis faite au point de croix rouge et noir et je represente des motifs floraux sur les epaules ! »
Rouge et noir sur les epaules ! Voila un indice decisif. La broderie russe du Nord utilise principalement le rouge seul. Mais la broderie bicolore rouge et noir est caracteristique de certaines regions d'Ukraine — notamment la region de Kiev et la Podolie.
Est-ce un chemisier ukrainien ? La piste se precise…
Troisieme indice : les trous du col
Regardez de pres le col de ces chemisiers : on y voit deux petits trous de chaque cote. A quoi servaient-ils ?
Si ma theorie est bonne, ces trous servaient pour passer la cordelette rouge (ou parfois blanche) qui attachait le chemisier autour du cou. C'est une difference fondamentale avec le chemisier russe :
| Critere | Chemisier ukrainien | Chemisier russe |
|---|---|---|
| Fermeture du col | Cordelette (2 trous) | Bouton |
| Broderie | Rouge + noir (Podolie) | Rouge seul (Nord) |
| Motifs | Floraux au point de croix | Geometriques et figuratifs |
Les chemisiers russes typiques avaient toujours un bouton a cet endroit, tandis que les ukrainiens utilisaient une cordelette. Un indice de plus !
Le gilet sans manches : la preuve decisive
Je me mets a fouiller dans le tas des habits « sans papiers » en esperant trouver d'autres preuves. Et oui ! Un gilet sans manches, fetiche de la proprietaire. Il est la et il est magnifique !
Les Russes ne portaient pas de gilet sans manches comme celui-ci. En revanche, le leibyk (лейбик) ou bezroukavka (безрукавка) etait populaire surtout dans les regions ouest et nord de l'Ukraine — dont la Podolie fait partie.
La partie du motif sur notre gilet represente un vase (ou un pot de fleurs) avec trois fleurs rouges, des fleurs blanches et mauves, et des brins de ble. Si l'on s'eloigne et que l'on plisse les yeux, le vase prend la silhouette d'une figure feminine aux bras legerement leves.
Le Vase (Vazon) et la Protectrice (Berehynia) sont des symboles ethniques de protection ukrainiens. La Protectrice se presentait stylisee en tant que fleur geante et mythique, brodee au fil rouge — couleur du feu, du soleil et de la magie protectrice. On retrouve ces symboles dans la legende de la vyshyvanka.
Le verdict : un costume de Podolie
Mes recherches confirment toutes mes deductions :
« La broderie bicolore sur les chemisiers ukrainiens s'effectuait dans la region de Kiev et la plupart de la region de Podolie (Подолье). Dans la region de Podolie, la couleur noire de broderie accompagnait la couleur rouge. »
Il est donc fort probable que ces chemisiers et ce gilet appartenaient a une femme venue en France depuis la region de Podolie en Ukraine, au debut du XXe siecle — surement avec la premiere vague d'immigration.
Ils sont passes entre plusieurs proprietaires par la suite. Et aujourd'hui, nous pouvons parler de leurs origines et du savoir-faire des mains qui les ont crees, il y a presque un siecle.
Guide : comment identifier un chemisier slave ancien
Si vous avez la chance de tomber sur un ancien chemisier slave, voici les indices a examiner pour determiner son origine :
| Indice | Russe | Ukrainien | Bielorusse |
|---|---|---|---|
| Col | Bouton ou col oblique | Cordelette (2 trous) | Col droit, bouton |
| Couleurs | Rouge (Nord), multicolore (Sud) | Rouge + noir (Podolie/Kiev) | Rouge sur blanc strict |
| Technique | Point passe plat, point de tige | Point de croix dominant | Point de croix, point passe plat |
| Accessoire | Sarafane (Nord) ou poneva (Sud) | Gilet sans manches (leibyk), plakhta | Tablier (fartoukh) |
| Tissu | Lin, chanvre | Lin, chanvre | Lin, chanvre |
Questions frequentes
Comment identifier l'origine d'un chemisier slave ancien ?
Examinez le col (bouton = russe, cordelette = ukrainien), les couleurs de la broderie (rouge seul = Nord russe, rouge + noir = Podolie ukrainienne), la technique (point de croix = plutot ukrainien), et les accessoires associes (sarafane = russe, gilet sans manches = ukrainien).
Pourquoi les chemisiers slaves anciens sont-ils en deux parties ?
Par economie et pragmatisme : la partie haute en tissu fin et brode etait visible, tandis que la partie basse en chanvre grossier etait cachee sous la jupe et pouvait etre remplacee facilement une fois usee. Le tissu tisse a la main ne depassait pas 40 cm de large.
Qu'est-ce que la Berehynia dans la broderie ukrainienne ?
La Berehynia (Берегиня) est un symbole protecteur represente sous forme de silhouette feminine stylisee ou de fleur geante. Brode au fil rouge, ce motif symbolisait la magie protectrice et se retrouve sur les gilets et chemisiers de Podolie.
Qu'est-ce que le gilet sans manches ukrainien (leibyk) ?
Le leibyk (лейбик) est un gilet sans manches porte par-dessus le chemisier brode en Ukraine, populaire dans les regions ouest et nord (dont la Podolie). Richement brode, il completait le costume feminin traditionnel ukrainien.
Comment reconnaitre un chemisier ukrainien d'un chemisier russe ?
Trois indices cles : 1) Le col — cordelette (Ukraine) vs bouton (Russie). 2) La broderie — rouge et noir (Podolie) vs rouge seul (Nord russe). 3) L'accessoire — gilet sans manches (Ukraine) vs sarafane (Russie).